Paris, le mercredi 28 juin 2017 – Depuis plusieurs années, l’exposition précoce et massive des très jeunes enfants aux écrans de télévision, d’ordinateur ou de tablettes suscite l’interrogation et l’inquiétude de certains spécialistes. On ne compte plus les recommandations visant à restreindre cette utilisation des images pour calmer les jeunes enfants. Parallèlement, l’autisme est devenu une pathologie également surexposée, à tel point que certains n’hésitent pas à parler d’épidémie. Cependant, l’hétérogénéité des symptômes rangés derrière le terme d’autisme et la tendance à la stagnation (voire au recul) du nombre de diagnostics dans les pays anglo-saxons tend à nuancer certaines alertes. Néanmoins, l’absence de causes précises de ces syndromes continue à favoriser l’émergence de thèses multiples. Inévitablement, un lien entre exposition aux écrans et autisme n’a pas manqué d’être établi.
Epidémie d’autisme ou épidémie d’écran ?

Ni médecin, ni spécialiste des neurosciences, Michael Waldman économiste à l’université Cornell a été l’un des premiers à populariser cette idée. Constatant une corrélation étonnante entre niveau de précipitations et prévalence de l’autisme et observant que la pluie favorise le temps passé devant la télévision, il en a déduit que « L’exposition aux écrans des jeunes enfants pourrait déclencher l’autisme, selon l’analyse de données ». Aujourd’hui, en ne s’appuyant non pas sur de telles statistiques mais sur son expérience de clinicienne et en se référant nécessairement à des situations pathologiques, le Dr Anne Lise Ducanda rencontre un succès important sur les réseaux sociaux en creusant cette idée du lien entre autisme et surexposition aux écrans. La semaine dernière, le médecin a signé avec plusieurs autres une tribune dans le Monde où cette thèse est développée : « Comment comprendre les troubles plus graves que nous observons chez ces enfants présentant des symptômes très semblables aux troubles du spectre autistique (TSA) ? Des absences totales de langage à 4 ans, des troubles attentionnels prégnants : l’enfant ne réagit pas quand on l’appelle, n’est pas capable d’orienter son regard vers l’adulte ni de maintenir son regard orienté vers l’objet qu’on lui tend hormis le portable » décrivent les praticiens. Pour Anne-Lise Ducanda et quelques autres, des enfants sont « diagnostiqués  » autiste, mais sont en réalité des victimes de l’usage à outrance des écrans, une analyse qui conduit cependant à généraliser quelques cas nécessairement extrêmes. La régression d’une partie des symptômes grâce à un sevrage atteste cette idée. Pour Anne-Lise Ducanda, « l’épidémie de troubles autistiques » que l’on a parfois évoquée pourrait ne pas être étrangère à des surdiagnostics, provoqués par l’épidémie des écrans.

Nuances et raison garder

Face à ce phénomène, les auteurs souhaitent la réalisation d’études plus approfondies, études qui seront cependant complexes à réaliser en raison de la difficulté de caractériser précisément les temps d’exposition et la forte présence de la télévision et des écrans dans la population générale. Les initiateurs de la tribune appellent également à une prise de conscience des familles, mais surtout des pouvoirs publics.

Si une grande partie des experts partagent certaines des constatations et conclusions de ces spécialistes, l’association écran/autisme suscite quelques réserves. « L’autisme est un trouble profond qui provoque des difficultés à s’engager dans une relation sociale stable, continue et fructueuse », rappelle dans le Nouvel Observateur Catherine Barthélémy, pédopsychiatre spécialiste de l’autisme et professeure émérite à la faculté de médecine de Tours. Elle estime que les troubles provoqués par les écrans se différencient de ceux de l’autisme. Le neuropédiatre David Germanaud (hôpital Robert-Debré, AP-HP) détaille également : « Les troubles de la relation et de la communication en rapport avec un autisme résultent de facteurs volontiers multiples et qui interviennent précocement, pour beaucoup avant la naissance. Certes, ces perturbations constitutionnelles du neurodéveloppement sont modulées par les interactions avec l’environnement et les pairs après la naissance. Mais, à ce jour, il n’y a aucun argument démontrant que l’usage intensif d’écrans soit un facteur causal d’autisme en soi » insiste-t-il. Cependant, certaines pistes pourraient être explorées, tel notamment l’appétence de certains enfants autistes pour certains programmes de télévision ou encore l’aggravation de différents troubles associée à une surexposition aux écrans. La notion de « faux diagnostic » n’est en outre probablement pas totalement contraire à la réalité. Et en tout état de cause, une éducation des familles à l’utilisation raisonnée des écrans, comme l’ont déjà préconisé de très nombreuses sociétés savantes n’est pas inutile.

Et en même temps, la diabolisation des écrans (qu’une spécialiste britannique a comparé il y a quelques semaines à de la « cocaïne » donnée aux enfants) n’est probablement pas la voie à suivre, quand on sait à quel point utilisés de manière intelligente ils peuvent représenter des atouts pour les enfants.